Middle of Nowhere Productions

Middle of Nowhere Productions

A propos de Stéphane Braconnier, Galerie Olivier Houg, décembre 2002

 

… one

To whom you are but as a form in wax

By him imprinted, and within his power

To leave the figure or disfigure it.

 

W. Shakespeare, A Midsummer Night's Dream.*

 

Cire et chambre noire. L'allusion faite au roman policier saute aux yeux, et on ne peut que se féliciter devant ce titre, tant il est important qu'à l'interface qui nous intéresse le tableau saute à l'œil autant que l'oeil saute au tableau. Cependant, l'allusion va beaucoup plus loin qu'un simple clin d'œil ; elle invite au décodage, à l'enquête et à la recherche d'indices confondants. Il est également possible de voir dans cette invitation une référence claire au film policier, voire au cinéma tout court, un peu comme si Stéphane Braconnier, las de ravir le regard du spectateur par sa maîtrise consommée de la couleur et de la matière irisée, avait décidé, comme d'autres metteurs en scène avant lui, de passer derechef au noir et blanc. Certes, ce noir et blanc se teinte d'oxydes divers, de bistres et d'ocres, mais c'est pour s'ancrer davantage dans une palette primordiale, une réminiscence de peintures pariétales et de pratiques rituelles. C'est, littéralement, un retour à la terre, brute ou brûlée, une paléontologie picturale dans laquelle s'oblitèrent les chatoiements des toiles précédentes. Grattez Watteau, et vous obtiendrez un chaman magdalénien, sans conteste plus humain que sa version en perruque poudrée.

 

J'aime cette nouvelle manière de revenir aux origines du monde. Certes, la cire, avec sa transparence, se prêtait bien à une frénésie baroque, mais c'était faire fi de son opacité latente, qui se manifeste dès lors qu'on lui autorise un dixième de millimètre d'épaisseur supplémentaire, dès lors qu'on lui autorise un gramme de liberté. Les toiles d'aujourd'hui, à condition qu'on accepte de dépasser leur opacité apparente et leur violence primitive, ne manifestent rien de plus qu'un hommage à la matière et à l'inspiration, car jamais la cire n'aura autant parlé, jamais elle n'aura su à la fois dévoiler la nudité des corps et masquer leur mystère. S'il est vrai que les toiles de Stéphane Braconnier sont plurielles et offrent, selon l'incidence de la lumière, des approches différentes, alors celles-ci sont à proprement parler des chefs d'œuvre, parce que les approches ne sont pas seulement différentes, mais radicalement opposées. La cire y outrepasse ses propriétés optiques, et y récupère ses prérogatives de matière, et l'œil n'est plus ravi au sens figuré ; il est ravi au sens propre, capturé, tenu prisonnier, assujetti à la surface sur laquelle il se dépose, et, plus que jamais, mis en examen.

On peut parler, véritablement, de fond et de forme, suivant l'angle d'attaque. Le contenu d'inspiration photographique livre des trésors allégoriques, des variations sémantiques qui vont du renvoi du regard (l'appareil photographique), à son obturation (la feuille de vigne), en passant par des évocations plus dramatiques (les cartes à jouer ou la faux), tandis que la forme, dans l'angle opposé, à travers la sensualité grasse de la cire, prend des allures d'anamorphose, voire d'hologramme.

 

Qui dit cire dit transparence et opacité, et qui dit chambre noire dit obscurité et révélateur. Il n'est de sens, en effet, que dans le paradoxe, celui, fondamental, de l'art, qui est de montrer et de dissimuler, d'aller dans un sens, puis dans un autre. Devant les toiles de Stéphane Braconnier, je vais et je viens, comme un détective de roman, marchant de long en large, et malgré ma perspicacité et mes déductions du dernier acte, je sais bien que la vérité m'échappe.

 

Michel HARDY

Septembre 2002.

 

 

*…quelqu'un

Pour qui vous n'êtes qu'une forme de cire

Par lui façonnée, et en son pouvoir

De le voir conserver la figure ou la défigurer.

 

W. Shakespeare, Le songe d'une nuit d'été.



16/10/2018
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