Middle of Nowhere Productions

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A propos de Saïd Zekri.

A propos de Saïd Zekri.

 

 

 

 

Existe t'il une esthétique de la représentation dès lors que l'objet représenté est une lettre? La question se pose nécessairement dans la mesure où la production d'une lettre échappe, précisément, à toute représentation: la lettre ne représente rien et n'a aucune valeur de symbole; ce serait même l'inverse du symbole, ni icône, ni objet de désir. Cependant, de Jasper Johns à Cy Twombly, cette lettre refait régulièrement surface dans les travaux des plasticiens, que ce soit sous forme de stencil estampé à la hâte sur un bois de caisse ou de griffonnage évanescent, à demi effacé. Roland Barthes disait de la littérature qu'elle était une cacographie intentionnelle, et on peut penser que dans l'esthétique contemporaine la lettre revient comme un élément rebelle, pour affirmer son statut d'arbitraire du signe, pour inviter à une lecture différente, une littérature absolue.

En ce qui concerne la culture de l'Islam, la lettre est assurément rebelle; elle est même, dans une large mesure, une résistante, puisqu'elle cristallise dans ses déhanchements tous les interdits de la représentation et incarne l'antinomie du texte qu'elle est supposée révéler. Les tableaux de Saïd Zekri, qui, à première vue, ressemblent à de l'écrit, reviennent aux sources de cette rébellion première, dans une démarche paradoxalement contemporaine. Le geste seul existe, en fait, un peu comme dans ces graphies zen par lesquelles le scripteur produit en un seul jet l'essence de l'idéogramme, à la seule différence qu'ici, tout sens est exclu. Ce n'est pas Z comme Zorro ou A comme Anarchie; c'est autre chose. D'ailleurs, chez Zekri, le signe bave dans l'espace duquel il est supposé se détacher; il n'est pas posé, mais lâché; il ne vient pas du cerveau, mais davantage du corps. On pensera que ces consonnes musulmanes, dont la sépia tient plus de la giclée de panique du poulpe que de la rigueur du calame, sont les dignes sœurs des voyelles colorées de Rimbaud, des signes affranchis de toute signification, des icônes de liberté pure.

Jouissance du geste, tout est là, une spontanéité du désir de peindre qui s'interrompt à la surface du support, dans des couleurs chaudes de Méditerranée et la liberté laissée au support même de prolonger le geste, en le buvant comme on boit des paroles.

Je trouve chez Saïd Zekri des largesses de pâtissier et je peux regarder ses travaux comme je mangerais de somptueux z'labias, car il est de l'art comme de la gastronomie: tout ce qui entre fait ventre; il reste au spectateur le loisir de placer le lard que l'art lui procure à l'endroit où il le désire.

 

 



16/10/2018
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