Middle of Nowhere Productions

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A propos de Perrine Lacroix, mai 2002.

A propos de Perrine Lacroix.

 

 

Toi, miroir magnifique, où la forme du Tout-Puissant

Se vitrifie en tempêtes.

Byron, Le pèlerinage de Childe Harold, IV. cixxxiii.

 

 

Je reviendrai toujours à la petite boîte de sardines du petit Jacques Lacan, celle qui flotte à la surface des vagues en Bretagne, celle que lui voit et qui ne le voit pas. Et pourtant, comme il le précise, cette chose là le regarde, comme il le dit, au niveau du point lumineux, où est tout ce qui me regarde.

Comme le sens se permet souvent d'avoir autant d'ironie que le destin, c'est sans doute pour cette raison que Perrine Lacroix a eu l'idée lumineuse de promener son miroir convexe dans un cimetière de Sardaigne, la Sardinia indissociable du poisson le plus réfléchissant de la création. En agissant ainsi, elle pose de façon cruciale un certain nombre de questions fondamentales, en les condensant très précisément  dans le point focal de son petit caméscope, qui luit d'un rouge inquiétant à la croisée centrale des diagonales de son miroir déformant.

Un lacanisme pointilleux, d'abord, se manifeste dans sa soumission parfaite au nom-du-père, car si certains déménageurs s'appellent Bahut & Moncoffre et d'autres, fabricants de robinetterie, Delafon, il semble normal de trouver Lacroix dans un cimetière. Certains amateurs de jeux de mots pourront même avancer que dans la mesure où les liturgistes parlent de procession de pèlerinage, il est pertinent de considérer qu'on glisse facilement de Perrine à pèlerine.

Ce n'est pas tout ; en portant son caméscope et son miroir comme un futur crucifié porte sa croix, elle donne une version décalée de la place du mort dans l'autoportrait photographique, une version itinérante et ritualisée dans laquelle on ne sait pas exactement où se cache le regard de celui qui, larvatus prodeo, avance ainsi masqué. L'autoportrait photographique pose en effet problème dans la mesure où le photographe est soit dissimulé derrière son appareil placé devant un miroir, soit placé comme sujet devant l'objectif après avoir actionné le retardateur ; dans les deux cas, il évacue de façon plutôt cavalière la question de ce qui le regarde et laisse l'œil du spectateur sur sa faim. Le seul autoportrait photographique crédible que je connais est celui de ce grand reporter qui s'était croqué devant le miroir pour vérifier le chargement d'une pellicule jamais achevée à cause d'une balle vietnamienne qui devait le tuer quelques heures plus tard  Dans la démarche de Perrine Lacroix, malgré les multiples rebondissements opérés sur l'œil de l'artiste, lumière naturellement réfléchie, miroir déformant, objectif, écran de contrôle, la mort est délibérément assumée, car lorsque la pénitente interrompt sa procession pour poser son instrument et quitte le champ de l'objectif, c'est à l'intérieur d'un caveau que la chose se déroule, comme pour mieux affirmer que lorsque ça ne me regarde plus, alors je suis morte.

Le miroir, enfin, s'impose comme la version ultime d'un narcissisme avoué, parce qu'horizontal comme un plan d'eau, l'ancêtre mythique de tous les miroirs, mais également comme blasphème, parce que tendu vers le ciel. Parce que sa déformation crée l'illusion de la croisée d'une voûte, un espace d'ordinaire réservé à la représentation du regard divin et pacificateur sous forme de fresque ou d'icône, mais d'une voûte dans laquelle Dieu lui même pourrait se voir, il substitue l'artiste iconoclaste à l'Etre Suprême dans une belle figure de style. Ce n'est plus vois, Dieu, comme je t'ai bien représenté et comme est belle ma version du sacrifice, mais regarde-toi, Dieu, tel que tu es !



16/10/2018
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