Middle of Nowhere Productions

Middle of Nowhere Productions

A propos de Martine Neddam, juin 1990.

LE MIROIR DE MA RéTINE

 

"Il fit pivoter une lentille concave qui était fixée au sommet de sa houlette et m'invita à examiner mon manuscrit au travers. Je compris qu'il s'agissait d'une plaisanterie : l'autre face était argentée et ne me retourna aucune image de mes mots, mais seulement une réflexion agrandie de mon oeil."

Le désir caché sous toute approche critique est de faire le tour de l'oeuvre, de la lire, comme le dit Roland Barthes, dans tous les sens, afin sans doute d'en tirer la vérité, de la faire parler. Dans l'installation HALO, Martine Neddam se conduit un peu comme l'homme à la lentille truquée dans L'enfant-bouc de John Barth et piège le spectateur au lieu même de son désir d'interprétation. Il est en effet difficile de faire le tour d'une oeuvre qui prend les devants et qui, loin de se laisser consommer, capture le regard et court-circuite le discours. Celui qui suivrait à la lettre l'ordre donné par une des pièces exposées : LIS-MOI, serait tenu de réitérer cette lecture, indéfiniment, comme une fourmi sur un anneau de >Moebius, d'autant plus que l'instruction est donnée en miroir et dupliquée en ombre absente sur le mur (Martine Neddam insiste elle-même sur l'importance du double de l'image).

 

La pièce MIROIR-MIROIR se compose d'une vingtaine de plaques d'altuglass portant toutes la même inscription : D'YEUX (les lettres sont des espaces vides découpés dans la transparence du matériau). On serait tenté d'y lire DIEU (un oeil dans un triangle), cependant, ce qui m'est donné à lire n'est que le miroir de mes propres yeux, redoublés de façon parodique par les deux ampoules de quinze watts placées sous le Y et le U (ce YOU est-il moi, retour d'un I qui serait un eye ?) La même vacillation inquiétante se lit dans la pièce intitulée D'YEUX-D'OEIL, D'OEIL est raité en transparence sur une surface réfléchissante et me force à faire mon deuil d'une interprétation qui se noierait dans une scansion interminable, une mise en abyme aussi apocalyptique que le dénouement de La dame de Shanghaï, d'Orson Welles, qui me forcerait à ouvrir le feu sur l'insupportable multiplicité de mon image spéculaire.

 

Dans l'obscurité du second étage de la galerie, LE SOMMEIL DU COURANT, une arborescence d'ampoules de faible intensité, couchée sur le sol, respire. Saisi encore une fois par cette binarité primordiale, ce n'est plus l'oeil qui est halluciné, mais le ventre. Malheur à celui qui ne saura pas calquer son rythme respiratoire sur la lente amplitude du rhéostat : il sentira le sol se dérober sous ses pieds pour n'avoir pas su supporter cette espèce de William Wilson, le sosie homonyme du héros d'Edgar Poe, dont le singulier murmure est l'écho de sa propre voix et qui lui présente dans un miroir le reflet de sa propre mort.

 

On ne s'étonnera pas dès lors que Martine Neddam ait assis une autre série d'oeuvres sur un langage qu'elle a créé, une glossolalie qui ne fait usage que des verbes de la langue française pouvant rimer avec spéculer (du latin speculum, miroir) : ce ne sont pas à proprement parler des oeuvres, mais des réflexions, qu'elle nous livre. Elle appelle cette glossolalie le nyctalope, comme ces animaux dont l'oeil permet la vision nocturne grâce aux propriétés réfléchissantes de sa rétine. Devant cette autre plaque d'altuglass translucide où mon regard lit à l'envers CA TE REGARDE , mon oeil s'éblouit aux propriétés réfléchissantes de ma rétine.



16/10/2018
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