Middle of Nowhere Productions

Middle of Nowhere Productions

A propos de Marie-Hélène Gonthier, mai 2004.

Marie-Noëlle Gonthier : une archéologie de la forme.

 

…parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui ; l'univers n'en sait rien.

Blaise PASCAL. Les pensées.

 

J'aime l'oubli. Il est le garant de la mémoire. C'est pour les mêmes raisons que je n'apprécie pas vraiment les restaurateurs ; certes, ils accomplissent une œuvre utile, mais lorsque j'imagine la Vénus de Milo avec des bras, ou les Ménines munies du morceau qui a brûlé, je rechigne.

Dans un monde où l'obsolescence est réservée aux biens de consommation courante, Marie-Noëlle Gonthier s'attache à restituer celle qui a longtemps fait le charme des belles choses et des beaux vieillards : la ride, la tavelure, le voile, la cicatrice et pour tout dire, la patine. Ses œuvres récentes ont l'air d'avoir quelques siècles, et on les croirait presque exhumées d'un grenier dans lequel elles se seraient gorgées d'années et d'expérience. Bien qu'elle colle et qu'elle peigne, et qu'elle procède objectivement de façon additive, le résultat évoque davantage le décollement et l'érosion, un mode soustractif par lequel la matière retourne à la matière.

S'il y a forme dans ces matières enchevêtrées, elle entretient une parenté avec celle qu'on retrouve dans les ruines et les moisissures. S'il y a composition, elle dégage l'odeur délicieuse de la décomposition, celle qui signifie que la mort est la vie et qu'une énergie essentielle est en marche. Marie-Noëlle Gonthier colle, en sachant sans doute que les meilleures colles sont faites de cadavres, poissons ou peaux de lapin, et peint avec des cendres ; ses gazes torturées ont l'air de porter l'image fantôme de blessures qu'elles révèlent comme un Saint Suaire, et les pétales qu'elle appose sur ses œuvres ont la diaphanéité et l'absence de couleurs des fleurs fanées. Ses papiers peints, elle les a décollés, lorsqu'ils ne se sont pas décollés d'eux même de fatigue et d'humidité. Rien de morbide, cependant, dans cette entreprise qui semble dire que le cocon est plus beau que le papillon à cause de sa sobre virtualité. Les cendres sont fertiles et les moisissures utiles, et ces œuvres aux teintes automnales célèbrent à leur façon le cycle du renouveau et du recommencement.

 

Parce que l'art s'inscrit de façon inexorable dans le temps, en une tentative paradoxale qui voudrait réconcilier les extrêmes en affichant l'éternité pour mieux apprivoiser la mort, les fausses sénescences de Marie-Noëlle Gonthier ont quelque chose de pascalien. Ce sont les deux dimensions extrêmes de l'humain qui s'y manifestent, dans une esthétique qui peut être douloureuse si l'on y regarde de plus près.

C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la plupart des gens regardent les toiles de loin dans les musées : il y a quelque danger à s'en approcher, mais le jeu en vaut la chandelle.



16/10/2018
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour