Middle of Nowhere Productions

Middle of Nowhere Productions

A propos de Danièle Orcier, juin 1990.

Claes Oldenburg acheta un jour un dessin au crayon de Willem de Kooning, effaça le dessin et exposa ce qui en restait sous le titre De Kooning effacé, par Robert Rauschenberg. Ce qui demeurait du dessin originel, et que la gomme n'avait certes pas pu détruire entièrement, davait bien ressembler à ce que Jacques Lacan donne comme définition de l'oeuvre d'art : la trace d'une jouissance impossible.

La trace, qui relève d' l'impalpable, de l'entrevu, de l'instantané, est tellement au centre de la création artistique, en constitue tellement l'essence, qu'on peut comprendre la raison de la supercherie de Claes Oldenburg : un mensonge cousu de fil blanc.

Or, ce qui m'interroge dans la démarche de Danièle Orcier est précisément cette tentative sans cesse renouvelée de ne laisser que des traces, d'infimes restes d'une écriture picturale qui, sitôt couchée sur le papier, en est effacée. Les éraflures mal cicatrisées qu'elle abandonne dans l'épaisseur d'une matière qui n'en n'a pas laissent entendre les multiples voix dont l'artiste est la membrane de restitution, et l'oeuvre se perçoit à la longue comme un épiderme à la fois transparent et opaque, qui conserve dans sa texture la trace des multiples interventions qui constituent son histoire.

On connait bien le phénomène du repentir, cette usure de la couche picturale qui laisse entrevoir l'image fantôme d'une hésitation de l'artiste. Vierges à deux têtes, saints à trois bras, ces chimères frappent d'autant plus qu'elles naissent plusieurs siècles après que leurs auteurs sont morts et mêlent dans leur étrangeté la permanence du geste du peintre et la fragilité du tableau en tant qu'objet. Il est difficile de considérer le résultat du travail de Danièle Orcier (comment l'appeler ? Ce n'est pas à proprement parler un tableau, pas un dessin non plus) comme un objet. Ce serait plutôt un tissu de traces, une collection de gestes ébauchés, la superposition de points de vue différents, une histoire; Oeuvre tout entière composée de repentirs accumulés, empilage de palimpsestes, cette surface de souvenirs devient la métaphore de la mémoire vive qui constitue chacun de nous en être de parole. Ce que j'y entrevois de façon fugitive, c'est un peu tout ce que j'ai lu ou entendu, et surtout tout ce que j'ai oublié.



16/10/2018
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